Article de Libération 22 février 2013 
Dans une ferme chinoise de la province de Liaoning, en juin 2012. La

Dans une ferme chinoise de la province de Liaoning, en juin 2012. La (Photo Sheng Li. Reuters)

INTERVIEW Mark Sutton, auteur d’un rapport pour le Programme des Nations unies pour l’environnement, prône une diminution drastique de notre consommation.

Recueilli par LAURE NOUALHAT

Les hommes produisent et utilisent trop d’engrais à travers le monde. Pire, ces engrais sont tous destinés à des cultures, dont 80% finissent dans les auges du bétail et des élevages qui nourrissent les hommes. Pour Mark Sutton, auteur d’un rapport sur les nutriments pour le compte du Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE), les hommes mangent trop de viande. Et si les consommateurs des pays riches réduisaient leur consommation de bidoche de 50%, cela soulagerait les sols, le climat et les corps.

Pourquoi vous être intéressé aux nutriments à travers le monde ?

Le PNUE souhaitait avoir une vision globale des usages d’azote et de phosphate à travers le monde. Nous avons constaté que les deux engrais les plus utilisés étaient à la fois trop utilisés dans certaines régions, provoquant des pollutions de l’air, de l’eau, réchauffement climatique, ….et mal répartis à la surface du globe, ce qui met en péril la sécurité alimentaire de zones fragiles sur le plan agricole. Le défi de l’agriculture du XXIe siècle sera celui-là : produire plus en polluant moins.

Qu’avez-vous constaté ?

Que 80% de l’azote et entre 25% et 75% du phosphore consommés terminent dans l’environnement. Que la plupart des dommages ne sont jamais évalués. Pourtant, continuer à utiliser les engrais comme on le fait accroît les effets du réchauffement climatique à cause de l’augmentation du protoxyde d’azote (N²O), cela dégrade aussi l’eau, l’air, les sols et menace la biodiversité. Tout cela a un coût, notamment pour les services rendus par les écosystèmes, d’environ 127 milliards d’euros.

Vous avez étudié azote et phosphate pour aboutir à une conclusion étonnante…

Pas tant que ça ! L’agriculture mondiale produit des cultures mais celles-ci ne sont pas directement destinées aux hommes. En effet, 80% d’entre elles servent à nourrir les animaux que les hommes mangent. En rajoutant une étape dans notre chaîne alimentaire, nous déstabilisons grandement l’environnement. En Europe, l’homme mange en moyenne 70% de protéines en trop par rapport à ses besoins. Non seulement, nous, dans les pays riches mangeons trop, mais nos agriculteurs utilisent aussi trop d’engrais. D’un côté, les exploitants et l’industrie chimique peuvent agir en développant des méthodes de dispersion plus sobres, ou s’engager dans des méthodes agricoles sans intrants [les engrais, produits phytosanitaires etc…], mais chaque individu est aussi concerné, notamment à travers son régime alimentaire.

D’où l’idée de manger moins de viande ?

Tout à fait. J’ai même inventé un terme pour cela : demeatarian, qui désigne les personnes qui ont décidé de baisser leur consommation de viande. Par opposition au vegetarian, au « veggie », qui y a renoncé totalement, le « demi » mange encore des protéines animales mais deux fois moins. Si pour certains, il est inenvisageable de renoncer au gigot d’agneau pour des raisons culturelles ou de goût, beaucoup d’entre nous peuvent en consommer moins. Il faut que la viande redevienne un aliment « spécial », s’offrir de la qualité en soutenant les agriculteurs locaux et consommer moins de steaks et de saucisses, de plats transformés à base de mauvaise viande pas chère.

Ce n’est pas tout à fait la voie qu’emprunte l’humanité… Si la consommation de viande baisse légèrement dans les pays riches; elle explose au Brésil ou en Chine.

Exact. Près de la moitié des porcs du monde – c’est-à-dire 476 millions d’individus – sont actuellement élevés en Chine ! Ce pays produit déjà 29% de la viande mondiale et elle en a importé 1,38 million de tonnes en 2009 pour combler les manques. La demande mondiale de viande devrait encore augmenter de 40% d’ici à 2025. Tout ceci ne va pas dans le bon sens, mais si nous, dans les pays riches, pouvions inverser la tendance, ce serait un signal intéressant.

 

Merci !

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