Août 2020, une vente sur saisie immobilière paraît dans les minutes du Greffe du tribunal judiciaire de Bonneville.

Elle fait état d’une vente aux enchères de terrains à usage agricole et labourable dans la plaine des Vallons, ceci, suite à une procédure débutée en 1990. Ce genre d’annonce passe souvent inaperçue pour pas mal de monde, mais elle n’échappe pas à un jeune homme de 29 ans, amoureux de la vallée, qui s’intéresse de près à la question agricole et à la fragilité de nos systèmes alimentaires (dépendances aux pétroles, aux subventions, manque de diversité ..).  Acquérir ces terrains pourrait être un moyen de justement proposer sur la vallée une autre vision des choses, et pourquoi pas de commencer à poser les bases d’une diversification de la production agricole sur le secteur du Giffre. Mais se lancer seul n’intéresse pas notre jeune Septimontain, un projet comme celui-là nécessite de la coopération et de la réflexion, il contacte alors quelques amis partageant ce même genre de préoccupation. Il faut faire vite, l’audience d’adjudication est dans une semaine.

Les amis contactent d’autres amis…

Et ce sont maintenant 7 individus qui sont prêts à jeter une grande partie de leurs économies dans un projet à peine esquissé, et ceci seulement 48hoo avant la vente. « Nous pourrions installer un jardin partagé, mais aussi un verger sur la petite parcelle » , « et également mettre à disposition des composteurs pour les habitants tout proches », «  et pourquoi pas faire du lien avec les écoles? » se souviennent les intéressés. « Et sur les grandes parcelles faire du maraîchage et pourquoi pas du blé ancien qui servirait à faire du pain, et tient du pain qu’on servirait dans les cantines scolaires de la vallée » s’ambitionne t-on au sein du groupe. En effet, ce projet ressemble plus à un rêve, qu’à un projet économique avec amortissement sur 10 ans et versement de dividendes annuels. Ce n’est pas cela qu’il recherche l’essentiel est ailleurs. Ce groupe qui ne se connait pas ou si peu, semble d’abord partager des valeurs, il n’est pas question de faire de l’argent, mais bien d’ouvrir une nouvelle voie. Attache est prise auprès d’un cabinet d’avocat, rendu obligatoire dans ce type de vente et sur laquelle la SAFER n’aura pas son mot à dire.

La mise à prix est de 22.000€ pour 3 parcelles de 1,2 ha soit 12 000m2. Ce sont de très belles parcelles, accessibles depuis la route, et proche des habitations pour la plus petite.

Le groupe est prêt à y mettre beaucoup plus, il est aussi envisager d’aller au-delà, mais cela demanderait d’élargir le groupe, mais voilà le temps presse et mieux vaut être discret. Ces terres peuvent susciter l’appétit des promoteurs immobiliers en mal de projet. 

 

Le 5 novembre 2020, 1er round.

La petite salle feutrée et froide du tribunal de Bonneville, accueille une dizaine de personnes.

L’adjudication commence, le prix monte rapidement. Par signe de tête le représentant du groupe communique avec l’avocate pour aller au-delà du prix plancher, mais rien à faire en face une SCI au nom bien Savoyard remporte la mise.

C’est une certaine déception empreinte de colère qui anime le groupe, comment s’y prendre pour changer enfin les choses dans cette vallée ? Tout semble bloqué, immobile alors que les enjeux nécessitent de profonds changements. 

Alors décision est prise, le groupe va contacter le gagnant de cette enchère pour lui parler de son projet, l’aventure pourrait commencer sur une petite parcelle !  Et puis le gagnant semble être un Gaec agricole de la commune, alors parler maraîchage, verger …ça peut peut être marcher.

 

La douche froide !

Mais voilà, après un peu d’hésitation au téléphone, le quiproquo apparaît, l’agriculteur contacté est bien intéressé par ces terrains mais il n’a pas participé aux enchères.Il n’est pas le dirigeant de la SCI qui porte exactement le même nom que son GAEC. La SCI n’a donc pas de vocation agricole mais est bien une ste immobilière. Alors, pourquoi ne pas tenter la surenchère de 10% comme l’autorise la loi. Il reste 48 heures. Et s’associer avec un agriculteur du coin pour remporter cette enchère c’est défendre l’agriculture contre l’urbanisation foncière. Le groupe se met d’accord sur la répartition et l’utilisation des terres et se fixe un nouveau prix limite.

 

Le 4 mars 2020, c’est le deuxième round.

Les masques sont toujours présents sur les visages, les places sont limitées mais il y’a cette fois ci quelques toges noires de plus.

L’adjudication redémarre a plus de 40.000 €, soit près de 3,40€ /m2 est ce bien raisonnable pour faire pousser du blé ou des légumes ? Mais à nouveau les prix s’emballent ….50.000 € quelques secondes plus tard 60.000 et maintenant 70.000, il faut lâcher. C’est pour les trois protagonistes présents un déchirement,  car il n’y aura pas de 3 ème round. L’adjudication est remportée à 77.000€ sans compter les frais qui s’élèvent à 15%. Ces terres cultivées depuis des années serviront à faire paître des chevaux. ou pire…. Le combat est inégal, un revenu agricole c’est bien souvent à peine un SMIC horaire, alors mettre 7,50€ par m2 dans un terrain agricole c’est de la folie. Parallèlement un terrain nu, constructible à Samoëns se vend 200€ le mètre carré, alors pour d’autres c’est peut être un simple placement immobilier, même s’il faut faire preuve de patience. 

Plus tard le petit groupe du départ se rencontre pour débriefer. « La discrétion était-elle la bonne stratégie ? Comment faire mieux la prochaine fois ? Faut-il créer une structure juridique pour pouvoir mobiliser plus de monde ? »

 

Finalement le troisième round aura bien lieu.

Ici ou ailleurs, demain ou plus tard, l’agriculture aura à nouveau besoin de conserver sa matrice. Sans terre, pas d’alimentation, pas d’autonomie, pas d’avenir. Les combats à mener seront nombreux.

Puisse ce petit groupe composé pour la plupart de jeunes de moins de trente ans montrer l’exemple.

A cet âge, bien souvent on rêve de voiture, de voyage ou de grosse maison, mais non pas eux !

Cultiver la terre, l’entretenir, la partager, la préserver comme un joyaux pour les générations à venir semble être leur préoccupation. Alors comment donner un peu d’espoir à cette génération qui ne se représente plus vraiment le monde comme nous à leur âge ?

Agriculteur, propriétaire, juriste, citoyens… c’est une alerte qui est lancée.

Quelle structure juridique monter pour protéger les terres agricoles de la vallée ? Les soutirer de la spéculation foncière pour que subsiste une agriculture nourricière. C’est peut être une idée folle, mais c’est désormais le vœu de ce groupe.

Ce terrain a permis à des personnes de se rencontrer, de tisser des liens, est c’est peut être là l’essentiel. Il existe donc ici, des personnes qui cherchent à s’entraider plutôt qu’à se faire concurrence ou s’enrichir. Merci à ce groupe pour son énergie positive. Heureux de vous avoir rencontré.

 

 

 

 

credit photo. revue Chemin de terre n°13 /octobre 2020/ Edition Terre de Liens

AG

 

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